Face au fascime : espoir et combativité

Au Brésil : une nouvelle page de l’histoire

 

En dépit de leur gravité, les menaces extrémistes sur Brasilia ne devraient pas nous faire perdre de vue les enjeux réels du retour de Lula à la tête du pays. Trop souvent résumés à une simple rupture avec Bolsonaro, le nouveau gouvernement, ses membres, son discours, ses symboles et ses premières mesures, marquent un changement de perspective inédit dans l’histoire de l’Amérique Latine.

Merci à Cha Dafol sur la pertinence de ses billets .....

Cinéaste, auteure, musicienne, activiste.

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11 janvier 2023. Trois jours après une tentative de coup d’État vraisemblablement orchestrée par (un ancien ministre de) Bolsonaro, le palais présidentiel de Brasilia reprend vie autour d’une cérémonie inédite et d’un tout autre ton. Tambours afro-brésiliens et danses indigènes s’approprient soudain un lieu de pouvoir qui a toujours obéi aux codes culturels d’une élite blanche et occidentale. La salle est pleine à craquer et les visages émerveillés représentent dignement l’immense diversité ethnique et sociale du pays. Il fallait avoir le cœur bien accroché pour ne pas verser de larmes à l’investiture de Sônia Guajajara, Ministre des Peuples Indigènes, et Anielle Franco, Ministre de l’Égalité Raciale. Un moment qui restera inscrit dans l’histoire du pays et dans la vie de toutes celles et ceux qui luttent, au Brésil, contre le racisme, les inégalités, les injustices et la perpétuation d’un colonialisme abject à tous les niveaux de pouvoir.

De gauche à droite: Sônia Guajajara, Dilma Rousseff, Rosângela da Silva (épouse de Lula), Lula da Silva, Anielle Franco, à la cérémonie d’investiture des deux nouvelles ministres. © Ricardo Stuckert

Les deux protagonistes prennent la parole en saluant chaleureusement l’ancienne Présidente Dilma Rousseffi, ainsi que les neuf autres femmes ministres du nouveau gouvernement. Chacune d’elles prononce ensuite un discours poignant qui dénonce avec courage le génocide des peuples indigènes perpétré par l’État et les vestiges d’une société esclavagistes qui n’a jamais cicatrisé les blessures de son histoire.

Anielle Franco, sœur de Marielle – femme politique assassinée à Rio de Janeiro en 2018 – n’a pas peur d’employer les mots qui dérangent : « Ce pays s’est sédimenté sur des hiérarchies raciales, conséquences d’un colonialisme esclavagiste, de politiques eugénistes et de narratives fondées sur l’inégalité raciale ».

« Plus jamais un Brésil sans nous ! » - Sônia Guajajara

Avec onze femmes, dix personnes auto-déclarées noires ou métissesii et, pour la première fois, une ministre indigène, le nouveau gouvernement de Lula bat tous les records en termes de représentativité. Il faut dire que le Brésil vient de loin. Pour vous donner une idée, la seule personne non-blanche à avoir accédé à un ministère avant les années 2000 fut… Pelé, nommé Ministre des Sports en 1995. Pour les suivants, il aura fallu attendre le premier gouvernement de Lula, en 2003.

Cela dit, le phénomène que l’on est en train de vivre, avec l’accès de ces « minorités » sociales à des cercles de pouvoir, ne saurait se résumer en chiffres, ni se cantonner à un plan symbolique : la remise en cause est bien plus profonde. Notamment parce qu’on remarque qu’au-delà des « têtes d’affiche » qui font parler la presse, tous les cabinets ministériels ont été formés avec un souci de diversité raciale et sociale.

La relation du gouvernement avec les peuples indigènes est sans aucun doute l’exemple le plus parlant de ce changement de perspective. De fait, ils n’avaient jamais été invités à participer au pouvoir exécutif. Avec la création d’un Ministère qui leur est propre (et dont la ministre est une femme) c’est un dialogue transversal qui s’ouvre enfin, après cinq siècles d’invasions et de massacres. Les conséquences ne se sont pas fait attendre : pour la première fois, la FUNAI, fondation qui protège et régule le sort des populations indigènes depuis les années 1970, aura également à sa tête une présidente indigène (Joênia Wapichanaiii) ; pour la première fois, le Secrétaire d’État à la Santé des Peuples Indigènes sera aussi un indigène (Weibe Tapeba)iv.

La Ministre de la Santé Nísia Trindade, figure centrale de l’opposition à Bolsonaro pendant la pandémie, et son Secrétaire à la Santé Indigène, Weibe Tapeba.

Il est essentiel de comprendre que même en ce début de XXIe siècle, les communautés autochtones étaient encore traitées – dans le meilleur des cas – comme une sous-population dont il fallait s’occuper. Le fait qu’elles soient désormais parties prenantes des décisions qui les concernent est une révolution dans le mode de pensée des élites du pays.

La construction d’une légitimité

Enfin, au cas où certains en douteraient, j’insiste sur le fait que ces nouveaux venus au gouvernement ne sont ni des novices ni des inconnus: tous et toutes ont une trajectoire politique, professionnelle et/ou académique qui justifie amplement leur nomination.

Car l’autre grande nouveauté dans le mode de gouvernance de Lula aura été la formation d’une immense équipe de transition au lendemain du résultats des élections, avant même sa prise de pouvoir officielle. Pendant deux mois, des centaines d’experts, militants et professionnels de tout le pays, issus du monde politique comme de la société civile, se sont réunis par secteur pour évaluer la situation (désastreuse) laissée par le président sortant et préparer ensemble un projet pour les prochains mois. Tous et toutes étaient bénévoles – ce qui en dit long sur l’immense union nationale qui a émergé d’une opposition commune à l’extrême-droite.

La leçon de savoir-faire politique que donne Lula à 77 ans, a été de former ensuite son gouvernement à partir des suggestions de ces groupes de travail. Reconnus pour leurs compétences et leurs convictions, forts d’une légitimité au sein du secteur qu’ils représentent, les nouveaux et nouvelles ministres prennent donc aujourd’hui leurs fonctions en étant pleinement conscients de la situation qui les attend et en ayant déjà en tête une liste de priorités et de premières mesures à adopter.

En haut, le gouvernement de Bolsonaro. En bas, celui de Lula. Deux photos valent parfois mieux que de longs arguments.

Les défis du siècle

Ce qui est sûr, c’est qu’en dépit des alliances et concessions qu’il a dû faire pour amadouer la droite libérale, Lula peut globalement compter sur un gouvernement tenace et engagé pour l’accompagner en ce début de mandat. Et les défis ne sont pas moindres : d’une part, l’urgence écologique, qui fait sans doute couler beaucoup d’encre par chez vous mais reste loin d’occuper la place qu’elle mérite dans la vie des Brésilien(ne)s. D’autre part, et c’est sans aucun doute LA priorité du nouveau gouvernement, la lutte contre les inégalités, qui représente, tout autant que le changement climatique, une question de survie pour une bonne partie de l’humanité.

Des inégalités, rappelons-le, particulièrement flagrantes au Brésil, non seulement en termes de genre et de race, mais aussi de revenu, de conditions de vie et d’opportunités. Dans son discours du premier janvier au peuple brésilien, Lula aura prononcé le mot plus de vingt de fois (!), le déclinant sous toutes ses formes et prenant fermement position contre les intolérables injustices du monde actuel.

« Il est inadmissible que les 5 % plus riches de ce pays détiennent la même part de revenus que les 95 restants. Que six milliardaires aient une richesse équivalente au patrimoine des 100 millions les plus pauvres du pays. Qu’un travailleur ou une travailleuse qui gagne un salaire minimum mette 19 ans pour recevoir l’équivalent de ce qu’un super-riche gagne en un seul mois. Et inutile de remonter la vitre de sa voiture de luxe pour ne pas voir nos frères amassés sous les ponts et qui n’ont rien – la réalité saute aux yeux à chaque coin de rue. »

Lula, ému lors de son discours d’investiture au peuple brésilien.

« Le Brésil est grand, mais la véritable grandeur d’un pays réside dans le bien-être de son peuple. Et personne n’est vraiment heureux au milieu de tant d’inégalités. »v

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On pourrait écrire des pages sur la mise en place du nouveau gouvernement, détaillant l’importance des premiers décrets et la force des discours de chacun(e) des ministresvi. Un vent d’espérance s’est installé sur le Brésil – et n’a d’ailleurs pas eu grand mal à balayer les tumultes provoqués par l’extrême-droite ces dernières semaines. En période de crise, le courage politique est indispensable. À l’heure où une menace fasciste pèse sur de nombreux pays du monde, la défense inconditionnelle de valeurs comme l’égalité, la diversité et l’inclusion est certainement une posture à adopter par tous les défenseurs de la démocratie. 

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i Présidente élue en 2010, réélue en 2014, puis destituée deux ans plus tard par un Impeachment illégitime (et ostensiblement machiste), Dilma reste le symbole d’une gauche féministe qui ne se laisse pas abattre.

ii La classification raciale se base sur l’auto-déclaration au Brésil, laissant à chacun et chacune la liberté de se définir en fonction de sa descendance, indépendamment de sa couleur de peau. Un sujet qui gère parfois des controverses dans les mouvements noirs et antiracistes.

iii Joênia Wapichana fut aussi la première femme indigène à être élue députée, en 2018.

iv Le Brésil compte plusieurs centaines d’ethnies indigènes. S’il existe encore des aldeias (tribus) au mode de vie traditionnel, rares sont celles qui se maintiennent complètement isolées de la civilisation occidentale. Les interactions sont constantes (les oppressions également). En outre, les indigènes sont aussi de plus en plus présentes dans les villes, les périphéries et les universités, sans pour autant renoncer à leur identité culturelle.

v Discours d’investiture de Lula, prononcé devant le palais du Planalto, le 1er janvier 2023.

iv J’invite les lusophones à jeter un œil sur les discours de Sílvio Almeida (Ministre des Droits Humains), Margareth Menezes (Ministre de la Culture), ainsi que sur ceux, cités plus haut, de Lula, Anielle Franco et Sônia Guajajara.

 

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