« Frans Krajcberg - Manifeste », la révolte écologiste de l'artiste brésilien

« Frans Krajcberg - Manifeste », la révolte écologiste de l’artiste brésilien

blog de Laura Soret sur Mediapart

« Frans Krajcberg - Manifeste », la révolte écologiste de l’artiste brésilien

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https://blogs.mediapart.fr/laura-soret/blog/230322/frans-krajcberg-manifeste-la-revolte-ecologiste-de-lartiste-bresilien

Dans le documentaire « Frans Krajcberg - Manifeste », Regina Jeha saisit le combat de l’artiste contemporain, pionnier de la lutte pour la sauvegarde de l’Amazonie.

https://www.youtube.com/watch?v=xf4OkAW49dA&t=1s

À la fois ingénieur, peintre, photographe et sculpteur, à la fois polonais et brésilien, Frans Krajcberg était surtout un homme révolté. Et c’est cette posture face au monde et cette voix, inlassablement en lutte, qui tente d’alerter, que la réalisatrice Regina Reha a sublimée dans le film “Frans Krajcberg : Manifeste”

Lors de la dernière édition du Festival du film brésilien de Paris qui s’est tenue en avril 2019, j’ai eu la chance de rencontrer la réalisatrice Regina Reha et son directeur de la photographie, Jean-Marc Ferrière. 

Pouvez-vous nous parler des raisons qui vous ont poussées à faire ce documentaire “Frans Krajcberg : Manifeste” ? 

Avec cette question, je dois parler de la situation du Brésil. Aujourd’hui, le gouvernement explique que le changement climatique n’existe pas. Pour eux, il s’agirait d’un dogme de la gauche. Le président menace même de se retirer de l’Accord de Paris, mais ce n’est pas tout : des mesures d’ouverture à l’exploitation intensive de l’Amazonie sont annoncées, menaçant directement les Indiens et les droits acquis lors de la Constitution de 1988. Nous parlons dans le documentaire de cette constitution grâce à laquelle il y a eu une avancée significative en matière d’écologie. Après 1988, ont été créées des commissions nationales pour lutter contre les émissions de gaz à effets de serre, pour la démarcation des terres indigènes, pour le développement de l’agriculture biologique, contre les pesticides, etc. Près de dix commissions se sont organisées pour travailler sur ces thèmes de l’environnement, lentement, mais quand même ! Or, cela risque d’être balayé, le gouvernement promet un démantèlement des structures de protection de la nature. 

Vous avez filmé Frans Krajcberg à l’occasion de la 32ème Biennale de São Paulo, soit un an avant sa mort en 2017. C’est donc cette double intuition, l’une liée à la politique, l’autre liée à l’âge de l’artiste qui vous a amenée à le filmer ? 

Nous étions liés et amis depuis longtemps. J’en parle dans le documentaire, cela trottait dans ma tête depuis 8 ans : je voulais faire un film sur son travail, son œuvre, sa lutte. Mais ça a pris 3 ans pour qu’il accepte. Il ne voulait pas et me disait : “Non, ce n’est pas nécessaire”

Comment avez-vous réussi à convaincre cet homme doté d’un sacré caractère ? 

Grâce à l’amitié, et aux yeux doux… (rires). Par le passé, j’avais déjà pensé le filmer. Je lui avais proposé de faire une nouvelle expédition en Amazonie. Il a immédiatement accepté et m’a dit : “Formidable, on va partir ensemble !” Nous avons donc préparé cette expédition au Mato Grosso, un État brésilien au sud de l’Amazonie où la déforestation sévit le plus. Dans ma tête, c’était clair, à travers ce voyage, nous pourrions parler de la situation politique, de l’environnement, des multiples idées qu’étaient les siennes. Je voulais aussi qu’il me parle du manifeste naturaliste écrit il y a presque 40 ans, Manifeste du Rio Negro de 1978 - Manifeste du Rio Negro, avec Pierre Restany et Claude Mollar. 

Malheureusement, ça n’a pu se concrétiser. Il avait l’habitude de quitter sa forêt et de venir à Paris deux mois par an pour travailler dans son atelier de Montparnasse. Il aimait cette ville. Lors de ce séjour, il a été victime d’un malaise et a été hospitalisé. Et sa santé ne s’est pas améliorée. À ce moment-là, il est resté un long moment en convalescence. 

Alors est-ce lui qui au final sentait cette urgence à filmer ? 

Regina : Non ! Il disait : “Attends, je vais revenir, je vais me rétablir, nous allons faire cette expédition.” Alors la dernière fois qu’il a passé 10 jours à l’hôpital, j’ai attendu 2 mois pour qu’il se rétablisse et je me suis lancée avec l’équipe. J’étais avec Jean-Marc, et notre ingénieur du son. Nous sommes arrivés devant chez lui. J’étais équipée d’un petit micro sur moi et je me souviens leur dire  : “Bon, je ne sais pas comment ça va se passer, peut-être qu’il ne nous laissera pas rentrer !” Car vous savez, il avait un très fort caractère ! (Rires) Mais il était aussi très affectueux. On s’est lancé, on a commencé à parler, Jean-Marc est resté caméra à l’épaule presque une heure. Frans était dans son fauteuil, il nous a offert une interview poignante, qui venait du cœur, il nous a parlé comme il me parlait en tant qu’amie. 

Jean-Marc : À peine arrivé, je suis descendu de la moto, j’ai vu que Regina partait et j’ai dit “OK, ça se passe là, vite !” On est arrivé sans sonner à la porte, il n’y avait même pas de sonnerie d’ailleurs. Le film a commencé comme cela, ce qui lui ressemble finalement. C’était très bien comme ça.

Aviez-vous beaucoup écrit avant ? 

Régina : J’ai effectué beaucoup de recherches, et grâce à notre amitié, je connaissais déjà beaucoup de choses sur lui. Par chance, j’avais déjà la moitié de l’argent pour faire le film, mais l’urgence était liée à son état de santé et à la situation brésilienne. 

Jean-Marc : J’avais revu des images que j’avais filmées de Frans à Paris pour un autre film et que je n’avais jamais vues. Il a été possible de les utiliser. 

Regina : Oui, on a récupéré beaucoup d’images d’archives. Grâce notamment au producteur Eric Darmon, on a obtenu les images d’un autre film qu’il avait produit, "Portrait d’une révolte". Mais quelle coïncidence que ce soit Jean-Marc qui ait filmé. 

Jean-Marc : Coïncidence ou pas ! 

Dites-nous, comment filme-t-on un ami devenu si âgé ? 

Regina : C’était la même personne ! Avec cette même force, sa révolte : c’était lui ! 

S’il y a une idée qui le définit, c’est celle de ne jamais se laisser abattre. La seule différence avec avant était esthétique, sa peau, du fait de sa maladie, était abîmée. Avec Jean-Marc, nous avions décidé de faire attention aux angles pour le cadre. Nous prenions le profil le moins abîmé, nous travaillions avec la pénombre, privilégions l’ambiance aux gros plans,...

Il y a une scène dans la voiture où nous avons tourné avec un autre caméraman, et dans laquelle on voit en gros plan la maladie sur sa peau. C’est peut-être plus frontal voire choquant, mais on ne pouvait pas faire autrement. 

Ce qui est impressionnant dans le film, c’est que malgré tout ça, il se bat. À la Biennale par exemple, lorsque nous arrivons, la salle d’exposition n’était pas comme il l’avait demandé. On le voit se battre pour faire valoir sa vision. C’est génial. Il souhaitait même partir. Mais le jour suivant, à l’ouverture, il était finalement présent. Il dit : “Je reste, car la Biennale est le seul organisme qui lutte pour la préservation de l’environnement.” Il y a une cohérence.

Combien de temps a duré votre tournage ? 

J’ai fait un premier voyage seule, j’ai filmé avec mon portable dans le cadre de la préparation. Mais je n’ai pas pu utiliser les images, car elles n’étaient pas raccord avec les images d’après, ça n’allait pas avec le reste du matériel pris par la suite. J’ai quand même utilisé certains passages dans le film, notamment des voix off importantes. Puis lors de la Biennale, nous avons filmé 3 jours. Il ne pouvait pas supporter plus ! 

Est-ce que Frans Krajcberg a pu voir le film ? 

À son dernier anniversaire, je suis allée lui rendre visite dans sa maison du sud de Bahia. J’avais avec moi des rushs, qui n’avaient pas été retravaillés en post-prod, il n’a pas voulu les voir ! Frans voulait voir le film sur grand écran. Malheureusement, il est parti avant. 

Quelles sont aujourd’hui les personnalités qui émergent pour reprendre le flambeau laissé par sa disparition ?

Il y a de nombreux activistes et défenseurs des droits humains. Mais c’est si dangereux. Je pense à Marielle Franco, députée noire, assassinée à cause de son engagement. La ville de Paris a donné son nom à un jardin en son hommage. Je pense aussi à Jean Wyllys, militant qui a dû renoncer à son siège de député et s’exiler, car il était menacé de mort. Il vivait déjà avec des gardes du corps, mais le jour où les menaces ont touché sa mère et sa famille, il est parti. Il y a beaucoup d’autres défenseurs et activistes, mais la situation est grave et les menaces réelles.

Pour continuer autour de l’oeuvre de Frans Krajcberg : https://www.espacekrajcberg.fr 

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Actualité : Cette année, le Festival du Film Brésilien de Paris se tient du 29 mars au 5 avril 2022, vous pouvez retrouver toute la programmation du festival ici https://www.jangada.org/blog-fr/programme 
https://drive.google.com/file/d/16tlM8xG9jeXZrR4ZoywZ_S-cWQOB9jTJ/view 

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Pour aller plus loin :

♦ Amazonie, record de déforestation en janvier (24 février 2022)

https://reporterre.net/Amazonie-record-de-deforestation-en-janvier 

Au Brésil, l’actualité en termes d’écologie est plus chaude que jamais : en janvier 2022, la déforestation de l’Amazonie a bondi de 418 % par rapport à 2021. Du jamais-vu en pleine période des pluies, période ordinairement de répit pour la plus grande forêt du monde. Selon Greenpeace Brésil, la déforestation est “hors de contrôle”. Dans un communiqué du 11 février dernier, l’ONG a lancé l’alerte : “les systèmes de surveillance ont fait état de 430 km2  de forêts déboisés, soit une augmentation de 418%.” 
♦ “Persécutions, diffamation, menaces de mort”: au Brésil, Bolsonaro force les lanceurs d’alerte à s’exiler (8 septembre 2021)
https://basta.media/Bolsonaro-bresil-menaces-de-mort-exil-presidentielle-LGBT-activistes-Jean-Wyllys-Larissa-Bombardi

♦ Quatre défenseurs de l’environnement tués par semaine en 2019 (29 juillet 2020)
https://www.liberation.fr/terre/2020/07/29/quatre-defenseurs-de-l-environnement-tues-par-semaine-en-2019_1795417/ 

 

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